Table ronde : De quoi avons-nous besoin pour arriver
à financer les Objectifs de Développement Durable (ODD) ?

Discours d’ouverture, par Guilia Porino, Responsable de la coordination
et du développement du réseau chez Finance Watch

 

Regardez la vidéo (à partir de 42:38) :

Bonjour. Vos Excellences, mesdames et messieurs, je suis heureuse d'avoir aujourd'hui l'opportunité de m'adresser à vous au nom de Finance Watch.

Notre organisation, indépendante de tout intérêt particulier ou groupe politique et représentant des millions de citoyens à travers ses membres, a été créée il y a six ans, au lendemain de la crise financière, avec pour mission d'apporter une expertise technique capable d'être un contrepoids au pouvoir toujours grandissant du lobby financier.

Notre équipe, composée en grande partie d'experts de domaines variés du secteur de la finance, s'était jusqu'à présent concentrée sur la mise en œuvre en Europe du programme de réforme financière développé par le G20 après la crise.

Nous élargissons maintenant notre réseau et nos activités par-delà l'Europe afin de mener une campagne plus globale de changement de la finance.

De quoi avons-nous besoin pour arriver à financer les Objectifs de Développement Durable (ODD) ?

Pour répondre à cette question nous parlerons bien sûr du rôle des nombreuses parties prenantes, nous parlerons de réglementations et de politiques, nous parlerons d'innovations financières. Nous aurons des discussions extrêmement techniques.

Mais en vérité nous n'avons besoin que de deux mots pour répondre à cette question, et ces mots sont : volonté politique.

Jamais il n'y a eu autant de capital disponible de par le monde. Jamais il n'a été concentré entre si peu de mains. Et jamais nous n'avons eu tant d'expertise en ce qui concerne les moyens techniques pour déplacer ce capital d'un endroit à un autre. Ce dont nous avons besoin à présent, c'est d'une volonté politique et d'un leadership qui transformeront ces possibilités en réalité.

Cet évènement me rend optimiste pour au moins deux raisons.

Tout d'abord, les Nations Unies posent une question positive et cruciale : 'comment mettre la finance au service la société ?', alors que les réponses du G20 avaient une perspective négative et prudentielle : 'comment peut-on faire en sorte que la finance ne porte pas atteinte à la société ?'

Ensuite, nous avons un bon cadrage des discussions, qui envisage la finance en tant que système comprenant des institutions privées et publiques, et considère un éventail complet d'outils, allant des taxes et impôts à la politique monétaire, en passant par la réglementation financière et les mesures incitatives ainsi que les innovations financières.

De notre point de vie, quatre éléments sont nécessaires afin de mettre la finance au service des Objectifs de Développement Durable :

1. Premièrement, nous devons nous mettre d'accord sur une vision concrète, complète et enthousiaste d'un système économique qui pourrait faire des ODD une réalité, et sur la façon d'effectuer la transition vers ce système économique.

2. Deuxièmement, nous avons besoin d'actions gouvernementales ambitieuses et de programmes d'investissement publics qui donnent une orientation claire aux flux financiers mondiaux.

3. Troisièmement, nous devons aligner les intérêts des institutions financières privées sur le financement des ODD en inscrivant des objectifs sociaux au cœur de leur gouvernance et de leurs activités.

4. Enfin, il est nécessaire de construire une large coalition de parties prenantes soutenant et supervisant cette transformation du système financier. Nous proposons le Tableau de Bord Citoyen de la Finance développé par Finance Watch comme plateforme pour une telle coalition.

1. Mon premier argument est que la finance n'est qu'un outil au service d'un projet économique et d'une vision plus globale pour la société.

Si nous avons pour ambition de dépasser les quelques niches financières écologiques et durables existantes pour aller vers une transformation de la finance dans son ensemble, si nous voulons que les grandes institutions financières désinvestissement des énergies fossiles et autre activités injustes et court-termistes, nous avons besoin d'une direction claire pour un réinvestissement au service d'une économie inclusive et soutenable, une économie qui fera des ODD une réalité.

Ceci implique de se pencher attentivement sur notre économie actuelle afin de voir que, modelée par 30 ans de financiarisation, elle est incompatible avec les ODD et contribue en fait directement à l'appauvrissement de nos écosystèmes et à l'essor des inégalités, entre autres.

2. Mon second argument est que les gouvernements et institutions publiques doivent ouvrir la voie. Comme l'a remarqué un nombre grandissant d'économistes, la restriction dogmatique des budgets publics est économiquement contre-productive dans l'environnement actuel.

Par ailleurs, il est possible pour les pouvoirs publics d'agir en dehors et au-delà de la mise en place de programmes d'investissement ambitieux : les autorités publiques peuvent penser à de nouvelles façons d'aligner politique monétaire et objectifs de soutenabilité, par exemple en mettant fin aux subventions en faveur des énergies fossiles, en redirigeant les impôts du travail vers le carbone et les activités économiques néfastes, en mettant fin à l'évasion fiscale et en restructurant les dettes des pays en développement, entre autres actions possibles.

3. Mon troisième argument propose d'aligner les flux financiers privés avec les ODD en inscrivant ces derniers dans la réglementation financière.

Il ne s'agit pas ici d'exiger plus de régulation en termes de quantité, mais de demander une réglementation financière qui s'attèle véritablement à mettre au cœur du système financier des objectifs sociaux et environnementaux. Le UNEP Inquiry a très bien réussi à établir la liste des options permettant d'aller dans ce sens, et a documenté les meilleures pratiques à l'échelle mondiale.

4. Mon dernier argument concerne la marche à suivre.

Nous avons échoué collectivement à transformer la finance dans le sillage de la crise. Parce que nous avons échoué à comprendre ses racines profondes, et, au lieu de ça, nous nous sommes contentés de colmatages prudentiels. Parce que nous avons échoué à nous poser la question cruciale de l'objectif que doit servir la finance.

Mais par-dessus tout, il nous manquait une coalition globale d'acteurs soutenant un changement de la finance qui aille au-delà d'un outrage immédiat en réaction à la crise.

2015-10-01 CitizenDashboard Logo FRFinance Watch, avec ses membres et ses autres partenaires, est actuellement le fer de lance de cette coalition globale à travers le développement du Tableau de Bord Citoyen de la Finance. Les parties prenantes incluent des organisations de la société civile, des universitaires, des pionniers dans l'économie et le secteur de la finance (y compris la FinTech) et des décideurs politiques. Nous les encourageons à développer une approche positive, un agenda de changement concret et des indicateurs permettant de suivre les progrès accomplis. Nous espérons que vous vous joindrez à nous.

Vos Excellences, mesdames et messieurs, nous croyons qu'il est grand temps de faire preuve d'audace, là où le programme de réforme financière du G20 a amplement échoué. Le monde exige du changement - et notamment, c'est certain, un changement des pratiques financières.

Dix ans après la crise financière, saisissons cette opportunité pour engager les citoyens sur la piste de changements positifs et enthousiastes qui sont autant d'alternatives aux politiques de peur et de colère.

Merci.