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Les leçons de l’histoire V: La séparation bancaire (3/3) : Pourquoi l’Europe n’a pas copié le Glass-Steagall Act

La crise de 1929 a commencé aux Etats-Unis. Mais, comme la crise financière de 2007, elle s’est rapidement propagée dans le reste du monde. En 1931, la plus grande banque autrichienne, le Creditanstalt, fait faillite. En Allemagne, la banque Darmstädter doit aussi être liquidée. Dans les années 1930, la crise économique a frappé l’Europe aussi lourdement que les Etats-Unis.

Il a fallu quelques années pour que les dirigeants politiques réagissent. En 1933, le président Roosevelt, qui vient d’être élu, fait adopter par le Congrès américain le Banking Act, plus connu sous le nom de Glass-Steagall Act, afin de séparer banques d’investissement et banques de détail (voir l’article précédent). De l’autre côté de l’Atlantique, les dirigeants européens étaient parfaitement conscients de la nécessité de réformer la structure bancaire. Pourtant, l’Europe n’a pas suivi le chemin des Etats-Unis. Faut-il interpréter cela comme une preuve de l’existence d’une culture de banque universelle en Europe, comme les banques l’affirment aujourd’hui ? Ou faut-il trouver une autre explication à la continuité du modèle de la banque universelle en Europe ?

Le modèle allemand

A cette époque, comme de nos jours, Londres était la capitale mondiale de la finance. Mais sa culture bancaire était radicalement différente de celle de l’Europe continentale. Jusqu’en 1945, les Etats-Unis n’ont eu de cesse d’imiter le modèle britannique. Il y avait donc deux principaux modèles bancaires au début du 20ème siècle : le système anglo-saxon et le système continental. Et la clé pour comprendre le système continental était l’Allemagne.

En Europe continentale, les banques françaises ont d’abord été les leaders de l’industrie financière. Mais quand l’Allemagne a été unifiée en 1870, la classe politique a fait de la construction d’un puissant système bancaire allemand l’un des éléments importants de l’unification économique de la nouvelle nation. A un rythme stupéfiant, quatre grandes banques internationales se sont développées. Elles étaient surnommées les “D-banks”, D étant la première lettre de leur nom (Deutsche Bank, Disconto-Gesellschaft, Dresdner Bank, and Darmstädter-und-Nationalbank). En 1874, après seulement quatre années d’existence, la Deutsche Bank disposait de bureaux à Londres, New York, Paris, Shanghai et Yokohama.

Les banques allemandes ont perfectionné la tradition française et se sont développées aux côtés des entreprises industrielles. Par exemple, l’un des premiers dirigeants de la Deutsche Bank était Goerg Siemens, un membre de la famille du fondateur de l’entreprise électrique Siemens. Cette proximité a été et reste le trait distinctif de la banque allemande, même si certaines banques ont imité leurs homologues américaines en développant leurs activités de trading à grande échelle dans les années 1990 et 2000.

Revenons à l’entre-deux guerres. L’Allemagne, et non la France, était clairement l’alternative au modèle britannique. Certains pays européens ont bel et bien séparé banques d’investissement et banques de détail. Ainsi, en 1933-1934, la Belgique a adopté une mesure similaire au Glass-Steagall Act. Les “banques de dépôts” belges ne pouvaient accorder que des crédits de court terme (avec une maturité inférieure à deux ans). Mais le destin de la banque universelle se jouait en Allemagne.

L’ambigüité des Nazis envers les banques

La grande année de la réforme bancaire post-1929 a été 1933, l’année où Hitler est arrivé au pouvoir. Les Nazis ont donc immédiatement été confrontés aux questions financières. Idéologiquement, le cadre de pensée nazi était fortement anti-capitaliste. Les grandes banques étaient associées aux fantasmes nazis de domination capitaliste ou juive sur la nation allemande. Cependant, les Nazis ont fait de la planification industrielle une priorité. Le réarmement du pays nécessitait d’énormes quantités de capital. Les banques ont donc été amenées à jouer un rôle clé dans la politique économique du Troisième Reich. Mais elles étaient encore sous le choc de l’hyperinflation de l’entre-deux-guerres, suivie par le crash de 1929. Le secteur financière était en très mauvais état.

Au lieu de scinder les grandes banques allemandes fragilisées, conformément au programme initial, les Nazis ont donc décidé de les utiliser pour placer les bons du trésor et financer l’Etat. A plusieurs reprises dans les années 1930, quand il était impossible de trouver des acheteurs pour ces bons à cause de l’isolation croissante des marchés allemands par rapport au reste du monde, les grandes banques ont été forcées d’acheter ces bons elles-mêmes. Les Nazis se sont rapidement rendu compte qu’ils pouvaient utiliser les banques à leur avantage.

A la fin des années 1990, des révélations sur l’implication des banques allemandes dans le régime nazi ont poussé la Deutsche Bank à désigner des historiens indépendants en leur donnant un accès illimité aux archives de la banque (voir aussi l’Institut Historique de la Deutsche Bank). Parmi ces historiens se trouvait le Professeur Harold James. En 2004, il publie “La Dictature nazie et la Deutsche Bank” (The Nazi Dictatorship and the Deutsche Bank). Ce livre a démontré que les grandes banques avaient aussi préservé leur pouvoir politique en participant à l’expropriation des Juifs. Ce processus était appelé “aryanisation de l’économie”. Il a commencé avec le renvoi de managers juifs, et est allé si loin dans les détails que les retraites d’anciens employés juifs ont été réduites a posteriori. Puis la suite a été l’expropriation systématique des biens détenus par des Juifs, ce que Harold James a appelé “la guerre économique nazie contre les Juifs”.

Une culture de banque universelle ?

Les banques sont des acteurs politiques puissants. Les grandes réformes ne peuvent être mises en place que dans des moments spécifiques, quand un élan politique ouvre des fenêtres d’opportunité. Dans les années 1930, l’Europe ne pouvait pas s’appuyer sur l’élan créé par la crise de 1929, parce qu’elle était prise dans des questions autrement plus graves et tragiques. Ce que l’histoire nous apprend ici, c’est que les structures bancaires ne sont pas le produit d’une soi-disant éternelle “culture bancaire”, mais qu’elles résultent de choix effectués pragmatiquement par des gouvernements en réponse aux exigences politiques du moment.

En 1933, sans la montée du totalitarisme et les événements qui ont mené à la Seconde Guerre Mondiale, l’Europe continentale aurait tout à fait pu imiter le Glass-Steagall Act américain.

Fabien Hassan

Pour en savoir plus sur le point de vue de Finance Watch à propos de la séparation bancaire aujourd’hui, cliquer ici.

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