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Mettre la finance au service de la transition énergétique

Le financement de la transition énergétique en chiffres-clés :

  • 6.200 milliards de USD par an sont estimés nécessaires au niveau mondial jusqu’en 2030 (dont les 2/3 pour les pays du Sud) pour transformer les systèmes de production, consommation, transports….
  • Il faudra entre 140 et 300 milliards de USD par an jusqu’en 2030 (entre 280 et 500 milliards de dollars par an d’ici 2050) pour aider les pays vulnérables à faire face aux conséquences des changements climatiques.

Le secteur de la finance en chiffres-clés :

  • L’encours mondial des produits dérivés [1] (en valeur de marché [2]) est de 15.000 milliards de USD, dont seulement moins de 10% en lien avec l’économie non financière,
  • Les banques européennes consacrent environ 70% de leurs activités – soit plus de 33.300 milliards de USD – à des activités de marché qui ne servent pas l’économie non financière, ni les sociétés, et moins de 30% aux entreprises non financières et aux ménages .

La finance : un acteur majeur de l’économie, mais un système limité pour financer la transition énergétique

Comment le monde de la finance s’est-il engagé dans le financement de la transition énergétique ?

Pour pouvoir mettre en œuvre l’Accord de Paris (COP21) sur le climat et réaliser les Objectifs de Développement Durable (ODD) de l’Agenda 2030 de l’ONU, de nombreuses dynamiques économiques, financières et politiques sont à l’œuvre afin de mobiliser et orienter les financements nécessaires.Finance Watch Mettre la finance au service de la transition énergétique

Dans l’ensemble, les pays avancés ont choisi de faire massivement appel au secteur privé, notamment pour financer ces engagements. Ce recours s’explique à la fois par la nécessité de transformer les modes d’organisation et d’activité des acteurs qui le composent mais aussi par le fait que les pays avancés ne parviennent pas à dégager les moyens de politiques publiques ambitieuses notamment du fait des politiques d’austérité dans nombre d’entre eux.

Il s’agit donc à la fois de modifier en profondeur les ‘business model’ des entreprises et institutions financières et d’assurer une réorientation drastique des marchés financiers et des investissements vers les enjeux d’atténuation et d’adaptation liés aux changements climatiques.

Plusieurs processus politiques liés à la redirection des flux financiers vers la transition énergétique sont actuellement en cours. Par exemple, la Commission européenne doit proposer dans les mois qui viennent une Stratégie Européenne pour la Finance Durable. Les recommandations discutées jusqu’à présent relèvent de mécanismes de transparence et de reporting de la part des acteurs financiers (sur l’intégration de la durabilité dans les critères de décisions internes), de mise en place d’une classification des actifs financiers et d’incitations réglementaires (bonus – malus). L’enjeu du prix carbone pourrait également faire l’objet de recommandations. Le Conseil de Stabilité Financière définit également des critères dans ce sens au niveau mondial.

En France, la loi de Transition Écologique et Énergétique, votée en 2015, introduit l’obligation d’information pour les investisseurs sur les risques liés au climat (Article 173). A l’heure actuelle, c’est le dispositif réglementaire le plus ambitieux à l’échelle mondiale en matière de redevabilité.

Du côté des opérateurs, de grandes institutions privées ont entamé des démarches de désinvestissement dans les énergies fossiles et de nombreux acteurs économiques et publics (entreprises, institutions financières et bancaires mais aussi collectivités locales ou l’Agence Française de Développement) émettent des obligations vertes. Entre 2005 et 2016, près de 3.500 obligations climatiques ont été recensées dans le monde, lancées par près de 800 émetteurs. En 2017, l’encours mondial des obligations vertes est de 895 milliards USD, dont moins d’un quart labellisées ‘vertes’ [3].

Quelles sont les limites du système financier actuel en matière de financement de la transition énergétique ?

Dans l’ensemble, les initiatives prises vont dans le bon sens mais elles sont très souvent des adaptations des outils du système existant et ne le remettent pas en cause. De ce fait, leur intérêt pour financer la transition énergétique est limité ; certaines d’entre elles présentent même des risques importants.

1.Un risque de plafond de verre pour les fonds de la transition énergétique

Les investissements nécessaires pour la transition énergétique sont pour beaucoup des investissements structurels qui ont une rentabilité à long terme. Leur attractivité reste limitée tant qu’il existe des produits financiers qui présentent un risque spéculatif élevé et des perspectives de rendement très élevé à très court terme, souvent au-delà de 10%. Tant qu’il sera possible de choisir entre un placement de court terme risqué mais fort lucratif (et potentiellement nocif), comme un fonds indiciel ou un produit dérivé, et un investissement moins rentable et de plus long terme, il est difficile d’imaginer une augmentation suffisante des investissements dédiés à la transition énergétique.

De plus, la réglementation bancaire internationale impulsée par le Comité de Bâle [4]ne permet pas de distinguer les risques des crédits bancaires selon l’empreinte carbone du projet financé. Le niveau de fonds propres exigé pour couvrir ces risques ne prend pas en compte ce critère. Il n’existe donc pas d’incitations réglementaires pour favoriser la redirection des flux financiers vers la transition énergétique.

2. Peu de garanties sur la bonne utilisation des fonds

Les obligations vertes sont très souvent assorties de conditions de redevabilité très légères, relevant, quand elles existent, de mécanismes volontaires (comme les Green Bonds Principles) : il est tout à fait possible pour une institution ayant levé des fonds par ce biais de développer des activités ayant peu de lien (voire aucun) avec la transition énergétique. L’intérêt actuel pour ces outils financiers est limité aux acteurs convaincus de la nécessité d’investir dans la transition énergétique et d’autres qui peuvent le faire pour des besoins de notoriété.

3. Le risque de spéculation sur les produits verts

Lorsque le marché obligataire vert aura atteint une taille significative, et si le système financier conserve les mêmes modes de fonctionnement, les investisseurs se poseront inévitablement la question de la couverture de risques. Or, sur les marchés financiers, cette couverture essentielle est aujourd’hui assurée par les produits dérivés. Cette pratique, au cœur des dérives spéculatives, est potentiellement nocive car il est tout à fait possible d’acheter des produits dérivés sans avoir d’opérations à couvrir, c’est ainsi que se forment les bulles spéculatives.

4. Un système bancaire peu diversifié

Par ailleurs, le secteur bancaire, constitué majoritairement de grandes banques, privilégie, de par son organisation et ses modes de financement, les grands projets énergétiques. La sortie d’un système énergétique basé sur les énergies fossiles passe a priori par le développement de projets de tailles diverses : à la fois des installations conséquentes comme des parcs éoliens, mais aussi une multitude de projets basés sur les énergies renouvelables à dimension locale et/ou régionale. Les défis de la transition nécessitent une offre bancaire et financière très diversifiée comprenant également des banques locales, mutualistes et coopératives.

5. Des marges de manœuvre politiques très étroites

Enfin, les Etats, notamment des pays avancés, sont fortement endettés auprès des marchés financiers [5], qui sont favorables à des politiques d’austérité. Ils ne peuvent donc pas investir largement dans la transition énergétique et mener des politiques ambitieuses et/ou incitatives du fait des marges de manœuvre limitées imposées par les acteurs financiers qu’ils souhaitent mobiliser.

Cette intériorisation de l’austérité par les dirigeants politiques s’explique en grande partie par la culture commune entre acteurs publics, politiques, banquiers et dirigeants de grandes entreprises : formation initiale, parcours professionnels proches. En France, 34% des inspecteurs des finances ont travaillé ou travaillent pour le secteur bancaire et près de la moitié d’entre eux revient ensuite dans le secteur public. Les organes de régulation bancaire comptent également un certain nombre d’anciens banquiers. Ainsi, les gouvernements, principalement des pays avancés, ne peuvent ou ne souhaitent pas mettre en place des législations contraignantes pour réorganiser profondément le système financier et le remettre au service des enjeux d’intérêt général, comme la transition énergétique et écologique.

Afin de mener des politiques de transition énergétique à la hauteur des défis de notre humanité, il convient donc de réformer en profondeur le système financier : activités des acteurs et rôle des organes d’encadrement. Le développement d’outils et de mécanismes financiers verts n’aura qu’une performance limitée dans le système court-termiste en vigueur.

Comment consolider les démarches de financement de la transition énergétique ?

3 mesures immédiates pour garantir le succès des démarches existantes

  • Obligations vertes : mettre en place des mécanismes de suivi et de redevabilité sur les fonds utilisés, ainsi que des garde-fous sur les risques de dérives spéculatives,
  • Prix carbone : instaurer un prix ambitieux aux émissions de CO2 afin de décourager l’investissement dans l’économie carbonée,
  • Réforme des exigences de fonds propres des banques : augmenter le ratio de fonds propres nécessaires de la part des banques pour les crédits qui sont destinés à des énergies fossiles afin de les dissuader et inversement diminuer le ratio de fonds propres pour les crédits destinés à la transition énergétique pour les encourager.

Des réformes de fond pour une finance durable au service de la transition énergétique

Pour casser la logique court-termiste de la finance actuelle et favoriser les investissements d’intérêt général comme la transition énergétique, il convient de :

  • Sécuriser le secteur financier en séparant les banques des établissements financiers non bancaires et en augmentant leurs ratios de fonds propres. Ces mesures réduiraient les possibilités et l’attractivité de la spéculation pour les investisseurs, et rendraient les placements dans les enjeux d’intérêt général plus intéressants.
  • Diversifier le secteur financier en favorisant le développement de petites structures de financement plus enclines à financer des projets à dimension locale, fondés sur les énergies renouvelables, l’économie circulaire, les circuits courts…
  • Encadrer l’activité des institutions financières non bancaires, ce qui permettrait de mieux orienter les flux d’investissement en faveur de la lutte contre les changements climatiques.
  • Introduire au sein des organes régulateurs  une part de représentants de la société civile et modifier la constitution des organes de décision des banques elles-mêmes, de façon à mieux prendre en compte l’intérêt général.
  • Faciliter le financement par l’Etat de mesures incitatives – économie bas carbone, économie circulaire, outils de gestion du risque (garanties, assurances…) sur des investissements verts – notamment en taxant les mouvements de capitaux entrants et sortants et les transactions financières, ou en autorisant les banques centrales à prêter aux Etats.

Grégoire Niaudet, chargé de plaidoyer international

 

[1] Un produit dérivé permet de s’assurer contre un risque sur une opération financière concernant un actif, mais il n’est pas obligatoire de posséder l’actif assuré et il est possible d’avoir plusieurs produits dérivés sur le même actif.

[2] La valeur brute permet de mesurer la taille des montants investis sur le marché des dérivés. La valeur notionnelle des produits dérivés (c’est-à-dire l’ensemble des contrats) atteint la somme astronomique de 483.000 milliards de dollars, ce qui permet d’estimer les montants en jeu sur ce marché en cas de crise.

[3] La Climate Bonds Initiative distingue les obligations « labellisées » vertes (répondant à des critères et évaluées) et les obligations « alignées » avec les impératifs climatiques mais non labellisée. Pour mémoire, l’encours du marché obligataire mondial est estimé à 100.000 milliards USD en 2014 (Bloomberg) contre 10.000 en 1990. Sa taille a augmenté 2,7 fois plus vite que le PIB mondial.

[4] En matière de stabilité financière, les banques sont tenues par les réglementations issues du Comité de Bâle de disposer d’un certain niveau de fonds propres pour faire face à leurs engagements de crédits. Leurs engagements sont pondérés principalement en fonction du risque de non remboursement. Ces pondérations sont établies par les banques elles-mêmes, ce qui peut les conduire à sous-estimer les engagements les plus risqués. Du fait de ces systèmes de pondération internes aux banques, il est difficile pour les régulateurs de superviser finement les risques pris et d’établir des comparaisons. Ceci rend compliquée la surveillance des risques systémiques liés à l’interconnexion bancaire.

[5] Par exemple, en 2016, la dette de l’Etat français était de 98% du PIB

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