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Vu d’Allemagne III – Crise mondiale, solutions locales

Des Sparkassen allemandes à la mode des banques locales

Longtemps décrit comme archaïque et inefficace, le système bancaire allemand jouit désormais d’une excellente réputation en Europe. Les PME allemandes bénéficient de la structure originale du système bancaire allemand, et en particulier de l’existence d’un dense réseau de banques publiques locales et régionales : les Sparkassen et les Landesbanken (pour en savoir plus, voir article précédent). La dégradation de l’image des leaders du secteur bancaire a suscité un regain d’intérêt pour ces banques, et pour les autres formes de finance alternative.

Au 19ème siècle, on trouvait des banques locales et régionales dans tous les pays européens industrialisés. Mais depuis, les grandes banques universelles centralisées se sont emparées de l’essentiel du marché dans des pays comme la France, le Royaume-Uni, la Belgique ou encore l’Italie. Peut-on et faut-il tenter de redynamiser la finance locale ?Finance Watch Vu d’Allemagne III – Crise mondiale, solutions locales

Le fonctionnement des Sparkassen repose sur trois grands principes : autonomie, implantation locale (Regionalprinzip) et service public (öffentlicher Auftrag). Les Sparkassen sont bien entendu contrôlées par les municipalités et les régions (Länder), ce qui soulève un certain nombre de questions. Est-il possible, pour des Etats européens fortement endettés, d’investir dans la mise en place d’une nouvelle architecture bancaire, sans aucune expérience dans la gestion des risques ? Cela ne créerait-il pas un environnement propice au favoritisme et à la corruption ? Enfin au Royaume-Uni, l’approche traditionnellement libérale du marché semble difficile à concilier avec un rôle accru de l’Etat dans le processus d’allocation du capital.

L’importance d’être local

On pourrait cependant estimer que le caractère public des Sparkassen n’est pas essentiel. Au contraire, les garanties publiques et les soutiens politiques ont pu susciter une tolérance pour un fort endettement et un non-appariement excessif de l’actif et du passif**. Cela a conduit les Sparkassen à être inutilement exposées aux produits structurés complexes de Wall Street en 2008. KfW, une banque publique allemande d’investissement, a été fortement touchée par les pertes provoquées par la chute de Lehman Brothers. A ce jour, la plupart des Allemands se demandent encore ce qui a bien pu mener ses dirigeants à entreprendre de spéculer sur des prêts immobiliers américains.

Alors ce qui compte vraiment, c’est peut-être l’ancrage local. Avant, le cœur de l’activité bancaire consistait à collecter des dépôts au niveau local, et à octroyer des prêts à des entreprises locales. L’internationalisation de la finance a éloigné les banques de cette activité. L’important dans la banque locale, c’est que les décisions d’octroi des crédits ne sont ni centralisées, ni soumises à des algorithmes statistiques qui attribuent automatiquement une note de crédit (credit scoring). Les Sparkassen ont résisté à la crise grâce à « l’importance qu’elles accordent à la pondération qualitative des risques – surtout en ce qui concerne les crédits aux entreprises. C’est la connaissance intime de leur clientèle qui leur permet de le 

faire » (Schackmann-Fallis, 2011).

La banque locale n’est pas un simple retour en arrière. Les Sparkassen allemandes disposent d’une infrastructure administrative sophistiquée et centralisée, mise en commun à travers une organisation appelée le Sparkassen-Finanzgruppe. De plus, les Sparkassen locales sont verticalement intégrées aux Landesbanken (LB) régionales, qui ont accès aux marchés internationaux et proposent un éventail complet de produits financiers. En d’autres termes, être local signifie que l’on se concentre sur un marché domestique, sur lequel on dispose d’un niveau d’informations supérieur. Mais l’étape suivante, celle où les Allemands excellent, consiste à relier une clientèle locale à l’économie mondiale. Cette différence conceptuelle avec la pure intermédiation locale est parfaitement exprimée par Anthony Thomson, fondateur d’Atom, une nouvelle banque en ligne au Royaume-Uni. Pour lui, « le futur n’est pas la banque régionale, le futur, c’est la banque avec une base régionale (The future is not regional banks; the future is regionally-based banks) ».

Sur son site internet, le Sparkassen-Finanzgruppe affirme que : « L’idée de caisse d’épargne est une idée européenne ». Mais comment le reste de l’Europe conçoit-il ce concept de caisse d’épargne locale ?

La domination des grandes banques

Londres est la capitale européenne de la finance mondialisée. Une partie de l’économie britannique dépend de la City, ce qui explique que le Royaume-Uni soit souvent hostile à une réglementation plus stricte de son secteur financier. Malgré, et peut-être justement à cause de la force des grandes banques qu’elle héberge, l’Angleterre est aussi le pays où les Sparkassen ont attiré le plus d’attention chez les réformateurs au cours des cinq dernières années. La crise financière et les scandales à répétition, notamment la manipulation du taux LIBOR, ont considérablement imprégné l’opinion britannique.

C’est moins vrai en France, où l’hégémonie des géants bancaires comme Crédit Agricole, BNP Paribas et Société Générale n’est pas remise en question dans le débat politique. Pourtant, la finance française n’a pas toujours été centralisée à Paris. L’historien de la finance Pierre-Cyrille Hautcoeur estime que les banques locales ont joué un rôle crucial dans l’industrialisation du pays, mais il doute qu’elles puissent à nouveau se développer dans le contexte économique et politique actuel : « L’initiative privée, qui plus est locale, ne se décrète pas de Paris. La domination des grandes banques est massive, leur influence sur les régulations bancaires considérable, leur attractivité sur les meilleurs étudiants encore forte ».

La France dispose en outre déjà d’un réseau important de caisses d’épargne. Depuis 2009, ce réseau a fusionné avec Banques Populaires pour former BPCE, un groupe si grand qu’il figure sur la liste des banques systémiques de l’UE. Attention à l’image de la banque de village qui collecte les dépôts du boulanger pour les prêter au boucher : la banque locale peut aussi prendre la forme d’un réseau d’institutions ancrées au niveau régional, qui, prises ensemble, gèrent des actifs d’une valeur de plusieurs centaines de milliards.

DSGV, l’organisation qui chapeaute les Sparkassen d’Allemagne, a publié une série de rapports sur les caisses d’épargne à travers l’Europe, qui constituent un très bon aperçu. Ces rapports font état de différences nationales considérables en termes d’organisation, d’environnement juridique, de parts de marché, de responsabilité… BPCE est par exemple la propriété de ses 8,8 millions de sociétaires. Donc en France, les caisses d’épargne sont une forme de banque coopérative. Or cela existe aussi en Allemagne, mais sous un nom différent. Cela génère une certaine confusion, et il est donc d’autant plus important de définir ce que l’on entend quand on parle de redynamiser la “banque locale” ou les “caisses d’épargne”.

La renaissance de la banque locale au Royaume-Uni

Au Royaume-Uni, des hommes politiques de tous horizons parlent dorénavant d’importer certains aspects du système bancaire allemand. C’est surtout vrai à gauche. Pour le magazine allemand Der Spiegel : “La gauche britannique a toujours admiré le concept d’économie sociale de marché de l’Allemagne […], les caisses d’épargne publiques dont le but est de promouvoir le bien commun, la présence d’entreprises familiales fortes qui prennent des décisions sur le long terme – tout cela entre parfaitement dans les traditions socio-démocrates du parti d’opposition Labour”. Au-delà de la gauche, le député conservateur Guy Opperman espère que : “au bout du compte, il y ait des banques locales dans chaque ville du pays, recréant des choix, de la concurrence, et de l’innovation pour les populations et les petites entreprises.” Ce phénomène n’est pas restreint à l’Angleterre. Au Pays de Galles, Plaid Cymru (le Parti du Pays de Galles) plaide aussi pour la création d’une banque publique fonctionnant de la même façon que les Sparkassen et Landesbanken allemandes, afin de “corriger les dysfonctionnements du marché“.

Les médias adorent l’image – un tant soit peu démagogique – des habitants qui regroupent leur épargne pour soutenir la population locale au lieu de confier leurs dépôts aux banques mondialisées. Cela explique l’incroyable traitement médiatique de l’initiative “Bank on Dave” à Burnley, Lancashire. Créée par un ancien entrepreneur de minibus, la “banque” est si populaire qu’elle a dû mettre en place une liste d’attente, alors qu’elle n’a même pas de licence bancaire à ce jour… Son fondateur, Dave Fishwick, n’est pas le seul à percevoir une fenêtre d’opportunité pour de nouveaux concurrents : l’autorité bancaire britannique (FCA) a annoncé en avril avoir reçu 29 dossiers de candidatures pour obtenir une licence bancaire au Royaume-Uni.

Le règlement de la crise financière ouvre une belle opportunité de réforme. Le sauvetage de RBS a laissé le gouvernement britannique avec une participation de 64% dans le groupe bancaire. Selon un communiqué de presse du grand think-tank progressiste Civitas intitulé “La Grande-Bretagne a besoin de banques à l’allemande pour relancer la croissance“, au lieu de se contenter d’attendre que RBS aille mieux pour revendre ses parts, le gouvernement pourrait adopter un plan plus ambitieux et “transformer le réseau bancaire de RBS et Lloyds TSB, qui sont contrôlées par l’Etat, en un réseau de banques locales couvrant l’ensemble du pays“. Plusieurs parlementaires du Labour soutiennent l’idée.

Pourtant, le plan officiel du gouvernement britannique est toujours de conserver ses parts, tandis que RBS poursuit sa guérison en plaçant ses actifs toxiques dans une “bad bank” interne et en rachetant les privilèges spéciaux que le gouvernement avait obtenu en contrepartie du sauvetage de la banque. Ensuite, les actions de l’Etat seront simplement remises sur le marché, dès lors que le Ministère des finances considèrera le prix comme acceptable. Ce processus est plus avancé pour l’autre banque sauvée, Lloyds, qui devrait revenir à un actionnariat privé avant les élections de mai 2015.

Pendant ce temps, un autre acteur gagne des parts de marché. La suédoise Handelsbanken bénéficie d’un succès considérable au Royaume-Uni. Elle compte environ 175 succursales, contre seulement 117 il y a deux ans. Active dans six pays à travers l’Europe du Nord, Handelsbanken ne peut être qualifiée de banque locale, mais sa philosophie et sa gouvernance sont inspirées par les principes de la banque locale. En anglais, on parle de la « méthode de la flèche du clocher » (“church spire banking”) : ne pas prêter au-delà de la zone que l’on peut apercevoir du haut du clocher de l’église la plus proche. En pratique, cela implique une approche qualitative du risque, la décentralisation des décisions et un management des risques prudent. En réalité, Handelsbanken est hybride au sens où les directeurs de succursales sont responsables de l’octroi des prêts individuels – mais suivant une politique de crédit centralisée et non négociable (Handelsbanken, 2014).

Les grandes banques détiennent toujours une part de marché considérable. Il y a par exemple plus de 1 500 succursales de Barclays au Royaume-Uni. Mais pour certains consommateurs et petites entreprises, de nouveaux paramètres influencent désormais le choix de celui à qui l’on confie son argent. Cela génère des opportunités significatives pour de nouveaux concurrents, d’autant que les autorités financières ont décidé de réduire les barrières à l’entrée dans le secteur.

Tout ou rien ?

La grande question est la possibilité ou non d’importer les avantages du système bancaire allemand sans ses inconvénients. La présence d’un important secteur bancaire public est inhabituelle dans les économies développées. Jusque dans les années 2000, cela était considéré comme une source majeure d’inefficacité. La part de marché des banques publiques était en recul constant jusqu’à la crise. Si le système a survécu, c’est uniquement parce que les Länder ont considéré les banques publiques régionales comme une prérogative importante face à l’Etat fédéral : “Le gouvernement allemand, l’association des banques allemandes, la Commission européenne et la banque centrale allemande étaient tous en faveur de l’élimination du système bancaire en trois piliers mais les gouvernements des Länder se sont vivement opposés à ce changement” (Hardie et Howarth, 2009).

Le service public et le crédit local sont devenus de puissants outils de communication. Mais différents auteurs ont fait observer que ce tableau ne correspondait pas au comportement effectif des Landesbanken sur les marchés. Avant la crise, leur exposition internationale (part des positions à l’étranger) était comparable à celle de Deutsche Bank. “On estime que les véhicules hors bilan des LB représentaient 45,3 millards en octobre 2006. La grande majorité finance probablement le marché immobilier américain“. Ces chiffres sont “difficiles à réconcilier avec l’idée que les LB ne sont pas des entités purement maximisatrices de profit. L’absence de pression actionnariale n’a pas empêché, par exemple, LB Saxe de définir un objectif de rentabilité des capitaux propres supérieur à celui atteint par Deutsche Bank” (Hardie et Howarth, 2009).

Les banques allemandes, qu’elles soient publiques ou privées, étaient en fait plus exposées à la crise des subprimes que leurs homologues françaises. Cela ne signifie pas que le système allemand soit mauvais, ou instable. Au contraire, les Sparkassen ont traversé la crise quasiment sans dommage, et l’Allemagne est un des rares pays européens à ne pas avoir subi un resserrement du crédit suite à la crise. Mais il ne faut pas être naïf : le secteur bancaire public allemand n’est pas qu’une constellation de banques locales. C’est aussi l’un des acteurs financiers les plus puissants d’Europe, agressivement internationalisé, et qui prend beaucoup de risques en période de booms. De surcroît, le sauvetage de 2008 a accéléré le processus de concentration, ce qui affaiblit les liens géographiques. Sans tout cela, il serait probablement impossible de lutter avec des colosses privés comme Deutsche Bank.

Il y a incontestablement un effet de mode autour de la banque locale. Mais chaque pays européen a sa propre conception. L’Angleterre prétend importer le modèle allemand, mais tente plutôt de redynamiser la concurrence grâce à la création de petits acteurs locaux. C’est une approche profondément libérale. L’Allemagne revendique un modèle qui a été dénigré pendant des décennies. La France met en avant ses champions bancaires et semble croire que la taille est toujours un avantage, y compris lorsqu’il s‘agit de gérer des caisses d’épargne coopératives. Des banques locales, des cadres de pensée nationaux et une concurrence mondiale : la géographie de la banque post-crise cherche toujours sa cohérence.

Fabien Hassan

  • Références
    • Deutsche Bundesbank, 2013. “The cost behind the moniker: local currencies in Germany”. [en anglais]
    • Handelsbanken, 2014. Factbook for Q1 2014. [en anglais]
    • Hardie, I., & Howarth, D. (2009). Die Krise but not La Crise? The financial crisis and the transformation of German and French banking systems. JCMS: Journal of Common Market Studies, 47(5), 1017-1039. [en anglais]
    • Pierre-Cyrille Hautcoeur, 2012. « Banques locales ou globales ? », Le Monde, 23 juillet 2012.
    • Gerhard Rösl, 2006. “Regional currencies in Germany-local competition for the Euro?”, Deutsche Bundesbank, Frankfurt-am-Main. [en anglais]
    • Karl-Peter Schackmann-Fallis, 2011. « Au cœur de l’économie réelle : le lien Mittelstand/Sparkassen », Regards sur l’économie allemande, 101 | 2011, 17-24. Dr. Karl-Peter Schackmann-Fallis is the president of the executive board of DSGV.
    • C. V. J. Simpson, 2013. The German Sparkassen. A commentary and case study, Civitas, London, UK. [en anglais]
    • Duncan Weldon, 2013. “A diverse banking system”. In: The Fabian Society & The Foundation for European Progressive Studies, The Great Rebalancing. How to fix the broken economy, edited by Andrew Harrop, 2013. http://www.fabians.org.uk/[en anglais]

* Fabien est élève à l’Ecole Normale Supérieure, Paris. Il réside actuellement en Allemagne. Il possède aussi son propre blog, « La Finance Expliquée », sur le site du magazine Alternatives Economiques.

** Le non-appariement de l’actif et du passif (asset-liability mismatch) désigne une situation dans laquelle la maturité des actifs ou créances ne correspond pas à celle des passifs, ou dettes. C’est notamment le cas d’une banque qui accorde des prêts à long terme et se finance avec de la dette à court terme sur les marchés interbancaires. Lorsqu’il devient excessif, ce non-appariement devient une source d’instabilité, car il rend la banque vulnérable à un tarissement des financements à court terme.

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